Et effectivement, chez les humains, cette expérience a une fâcheuse tendance à l’éphémère…Surprise de l’arc en ciel. Instant décisif du photographe. Voyage littéraire… L’expérience esthétique est toujours celle d’un transport.  De là à croire que l’éphémère est consubstantiel à la qualité de l’expérience, il n’y a qu’un pas. Alors, on vous répètera à l’envie que le voyage compte plus que la destination. Après, ceux des paradis artificiels, parlent de descente. Plus dure sera la chute. Le vide après l’expérience, tout comme la lettre d’Ilsa, provoquent la sidération, mise en miroir terrible de notre propre passage sur terre.

Non. Non. Ne pas se laisser aller au tragique… Les sages conseillent de rendre grâce pour la beauté qui nous est offerte ne serait-ce que l’espace d’un moment. Rick dira plus tard « We’ll always have Paris… ». Comme si l’histoire avait créé en eux un espace intérieur, une vision à laquelle ils ont goûté et à laquelle il pourront toujours revenir. Cela a existé. Cela existe. Garder la foi. Le cœur ouvert comme une porte ouverte vers un hypothétique salut. Sauf que, à la fin, elle part avec Victor Laszlo. Là, on ne m’empêchera pas de penser qu’il y a une mise en échec du vivant. Une victoire de plus d’Apollon sur Dionysos, de la raison sur les sens.

Pourquoi faudrait-il donc qu’Orphée finisse toujours par se retourner ? Et si je veux, moi, que mon royaume soit de ce monde ?

Cela n’a a priori, pas grand-chose à voir, mais, récemment, le yoga m’a donné une idée (les pas de côté ont parfois des vertus salutaires…). La pratique, le mental soudain apaisé quand la peau est plus douce, l’alignement de la tête avec le cœur… nous permet de faire l’expérience concrète d’une élévation dont on peut prendre soin et qui grandit au fur et à mesure qu’on la nourrit. Bon, le problème, avec le yoga, c’est qu’on y est un peu seul, même si on pratique tapis contre tapis. Et puis, là encore, on y retrouve une sacrée dose d’ataraxie - les sages ont toujours eu un problème avec le fait d’être vraiment heureux sur terre. Or, pour moi, aimer le bonheur sans désir, ce serait aimer un vin qui ne donne pas d’ivresse ou aimer une femme qui ne serait que belle, comme dirait l’autre, le blanc le plus noir du brésil.

Mais que se passerait-il si nous laissions la porte ouverte au désir ? Si nous travaillions le désir comme un sixième sens, une faculté de discernement ? Que se passerait-il si nous nourrissions soudain ce que les autres s’évertuent à réprimer ? Imaginons un moment aborder l’amour avec la même idée ? Vivre l’amour comme une pratique esthétique, qui engage pleinement les sens, le désir, l’intuition, le corps. Avec toute l’exigence, la dévotion, le travail qui vont avec ? Avec la résolution de s’ouvrir à l’expérience, aux postures inversées, de dissoudre les peurs qui nous rendent captifs de la raison ?

Retour au cinéma et au Maroc. A Tanger cette fois. Dans Only Lovers Left Alive, ce qui fait d’Adam et Eve deux amants formidables, ce n’est pas tant leur qualité de vampires que leur qualité d’esthètes. Leur amour paraît s’affiner au fil du temps, dans une fréquentation qu’on dirait vitale de la musique et de la poésie. Dans le film, rien ne vient vraiment mettre leur histoire en péril. Adam et Eve s’aiment, et Jim Jarmush s’autorise une pure contemplation. Ici nul besoin de psychodrame pour mettre l’histoire sous tension. Adam et Eve s’aiment comme on tient un équilibre, comme on tient un asana, tout à la fois puissant et léger, ancré et aérien. Tout est là. Vampires, ils sont alors plus vivants, formidablement plus vibrants, que les « vivants » qui, inconscients, sont, eux, les véritables zombies.

Allons, Enfants du Paradis, il serait temps de réaliser que le jardin est ici et nulle part ailleurs.