L’indépassable regard de l’autre

Être ou ne pas être belle ? Certains pensent aujourd’hui qu’il faut en finir avec ça, dynamiter la question. L’important serait désormais non pas d’être mais de se sentir belle (cf la même semaine l’édito de Dalila Kercouche dans Madame Figaro). Alors, de ce point de vue, j’aime assez l’ingénuité du titre, le pavé dans la marre, cette capacité à assumer pleinement le besoin viscéral de séduction. Comment peut-on se sentir belle (ou beau) sans en recevoir, au moins de temps en temps, la confirmation dans le regard de l’autre – un homme, une femme, un beau miroir ou un smart phone. Peu importe.

En creux, cette recherche du désir de l’autre révèle aussi un besoin, peut-être même une nécessité. Tout compte fait, même l’ermite se définit en relation aux autres – ne serait-ce que par leur absence. L’autre est la condition d’existence du soi. La beauté, l’un des aiguillons les plus puissants de la relation à l’autre. Je ne dis pas plus élevé ou plus je-ne-sais-quoi. J’en constate simplement la force. Une sorte de gravité.

Sa peau, là où l’autre commence

Que propose le magazine ? Comment être irrésistible ? Les dieux avaient des pouvoirs. Aujourd’hui, nous avons des innovations. Concrètement ? Ça travaille sur la peau. L’hydratation, la fermeté, l’effacement/le comblement des rides, l’effacement des taches, l’éclat, la détoxification, la régulation du sébum. Avec des sérums, des crèmes, des huiles… à base d’actifs : glycérine, vitamines, micro-algues, peptides, sucres, acide hyaluronique, rétinol… Ce qui se joue ici, c’est le processus de réification de la peau. Ce moment où la peau ne nous appartient plus totalement pour devenir cet objet que l’on veut travailler, comme on travaillerait un cuir. Ce moment où la peau devient autre, comme la surface de projection sur laquelle on voudrait se voir apparaître, enfin irrésistible. Ce moment, finalement, où le soin de la peau nous projette hors de nous même.

La peau pour se reconnecter à soi-même

Le dossier du Magazine s’ouvre sur « les quatre mantras de la peau parfaite » selon Peter Philips. Et le premier de ces mantras ? « Commencer par un massage anti-stress », « La préparation de la peau et le maquillage sont très tactiles » dit-il. Mantras, sérénité intérieure, massage… Tient, c’est amusant. On a quitté les registres de la science et du tannage des peaux pour celui de la conscience et du bien-être. Pour que les produits de beauté fonctionnent, il faudrait donc que la peau soit intimement connectée à notre être. Et là, en cas de stress, rien de mieux que le toucher de l’autre pour réinitialiser les connexions – nous ramener à nous même.

Au fond, on continue de vouloir opposer l’intérieur et le superficiel, l’être et le paraître, le soi et le regard des autres, alors qu’il faudrait précisément les connecter, les mettre en tension, ne jamais penser l’un sans l’autre.

Ce billet aurait dû être publié en octobre dernier. Peut-être attendait il ce 1er janvier 2015 pour souhaiter que l’on retrouve la part animale dans le spirituel. Que l’année soit belle !

PS : sur l’étale du marchand de journaux, la “Beauté Divine” de ELLE s’insert entre le “Feministe, le grand méchant mot” de Grazzia et “Les secrets d’une Reine” de Vanity Fair. Comme l’énoncé d’un nouveau sujet ?