Mais avant d’en venir à cette conversation, retour sur cette histoire de subjectivité. De quoi s’agit-il ? « Beauty is in the eyes of the beholder », dit l’anglais. Autrement dit, la beauté n’est pas une qualité de la personne ou de l’objet, mais survient dans le regard du sujet qui l’observe… Ce qui la rend irréductible à des canons esthétiques et nécessairement plurielle. Le corollaire de cette idée, c’est que la beauté peut être partout, que tout le monde peut, a priori, y prétendre… Il suffit de trouver le bon sujet qui regarde ! Or comme cela peut-être un peu plus compliqué, l’idée formidable consiste à promouvoir l’estime de soi – il suffit de se trouver beau soi même ! Le moyen d’y parvenir ? Briser les idoles et prendre du temps pour soi.

Briser les idoles ? C’est le sens de Ruby, la « Real Woman » de Body Shop en 1997. C’est l’idée de la campagne for Real Beauty de Dove lancée en 2004. Indirectement, c’est encore l’initiative Visons of Beauties lancée par Lancôme cet été, qui travaille d’une autre façon sur la vision plurielle de la beauté. Avant cela, l’estime de soi est l’idée forte qui sous-tend de la campagne originelle « Because I’m Worth It » de L’Oréal dans les années 70, en pleine crise pétrolière. Où, en passant, l’on voit que le discours sur la beauté éthique n’est pas une exclusivité des petites marques naturelles !

Prendre du temps pour soi ? Il s’agit de reprendre contact avec son corps et sa peau. Ce corps de chair que la culture occidentale a si longtemps voulu occulter et réprimer - parce que source de péchés, parce qu’essentiellement fini et voué à la corruption et la décomposition. C’est que la culture est tout aussi capable de masquer les corps qu’une burka ! Redonner du sens au toucher, réapprendre les rituels de soins, les vertus du massage ou du maquillage. Croire au pouvoir du soin esthétique sur la construction de l’identité. C’est l’essentiel du message de l’initiative « Look Good, Feel Better » développé depuis 1989 par la Personal Care Products Foundation.

Sur le papier et en certaines occasions, tout cela fonctionne et a quelque chose d’assez libératoire, c’est indiscutable. Cependant, tout n’est pas si simple.

La beauté plurielle, cela donne quoi ? Et bien cela donne à peu près tout et n’importe quoi, du petit chat à la belle des champs, en passant par une voiture de sport, un coucher de soleil, les rides de ma grand-mère, le sourire de bébé, Picasso, le mont Fuji-Yama, un vase Ming ou une boite de conserve… Au total, une épouvantable mosaïque de banalités, une beauté désamorcée, une espèce d’infini à la portée des caniches comme dirait l’autre…

Quant à l’estime de soi par le soin cosmétique ? Dans une société ou l’identité se construit sur FaceBook, où l’image est devenue plus opératoire que la réalité, il faut nécessairement que le regard qu’on porte sur soi se conforme aux attentes du regard des autres. Alors la consommation de produits de soins peut vite devenir le signe, non pas d’une certaine estime de soi, mais, bien au contraire, d’une relation anxieuse à soi même, à son image, au vieillissement ! La beauté devient une réalité creuse. La qualité superficielle d’une image.

Entre des canons esthétiques tout théorique et une pluralité qui semble lui ôter tout intérêt, comment la beauté peut-elle encore avoir du sens ?

La réponse réside peut-être dans la suppression, au moins temporaire, du regard de l’autre.

« Purotu, une femme belle ! Elle sait ce qu’elle vaut, la beauté de son épaule… elle sait pourquoi elle a une belle épaule, un beau corps, de beaux seins… Elle le montre, mais elle ne veut pas savoir ce que tu penses, c’est elle qui pense pour elle,… c’est elle qui doit savoir qu’elle est belle, c’est pas toi… » Et voilà. L’idée tombe comme un couperet, radicale. Exit le regard de l’autre. Je suis à la semaine du Monoï et je parle avec Rosita Maihi qui a accepté de partager quelques idées sur ce qu’est une Vahine et sa conception de la beauté. « Avant il n’y avait pas de miroir… On allait se regarder dans l’eau, à la rivière, le matin de bonne heure,… C’est d’abord dans la nature que tu vois que tu es belle… C’est la nature d’abord qui te regarde… C’est une énergie puissante, un pouvoir… Ce n’est pas de s’habiller avec des vêtements achetés au magasin… La nature te regarde, tu te regardes, et tu sais que tu es belle… » Je vois là l’injonction d’un rapport profondément intime et pudique à la beauté – même si le corps se montre, nu ou presque. La beauté dans un rapport privé à soi même. Et dans une forme de vérité par rapport a quelque chose de plus vaste. Il ne s’agit pas de nier la réalité éminemment sociale et culturelle de la beauté, mais de réaliser que la relation à l’autre n’est pas le seul lieu où elle se pense. La beauté se révèle d’abord à travers une construction personnelle, privée, profondément intime. Elle suppose une grande lucidité, une forme d’honnêteté vis a vis de soi même. Suis je beau ou belle – dans les formes comme sur le fond ! Car il y a aussi l’idée selon laquelle la beauté est de l’ordre de la force, de l’énergie. Qu’elle renvoie à notre rapport à la nature, à notre être au monde. Pas question de se mentir à soi même. On l’a ou on ne l’a pas. Et donc, peut-être, que la beauté ne peut pas être partagée par tout le monde. Plurielle et subjective ne veut pas dire auberge espagnole.

Le monde, Rosita, l’a parcouru, en partie. Les anciens l’ont initiée aux secrets du Raau Tahiti, la médecine traditionnelle. Pour elle, une vraie Vahiné est une femme complète, capable de tout faire. Plus jeune, elle défiait les pécheurs et plongeait la première dans la passe de Papetoai pour chasser les bonites. Elle s’est construite à travers le temps. Elle sait regarder, écouter, être attentive. Elle est consciente de sa valeur et la porte en elle. Et cela, Rosita le partage. Partout où elle va, elle rencontre des gens qu’elle écoute, entend, soigne et guérit. Elle partage son sourire, sa force, sa générosité. C’est aussi cela sans doute qui la rend belle.

Cette idée de construction au sein d’une culture, de réalisation dans la filiation d’une histoire, je l’ai croisée plusieurs fois à Tahiti. Chez des moins jeunes et des plus jeunes. Cela aussi fait de belles personnes. Car la « Vahine » n’est pas la beauté « naturelle » que décrivent les récits de voyageurs. C’est une femme fière d’être Polynésienne, consciente de sa culture, qui a grandit en elle et au-delà. Tant pis pour le mythe. Mais ça, c’est une autre histoire.

Alors, cette conscience d’être beau ou belle, uniquement à travers le regard que l’on porte sur soi, tout en comprenant que cette beauté s’inscrit dans un ensemble qui nous dépasse – la nature, la culture – permet de penser la beauté comme un phénomène tout à la fois subjectif et objectif, le résultat à la fois d’une construction et d’une élection.

La deuxième idée, c’est effectivement de penser la beauté non pas comme une émotion ou une qualité, mais comme une énergie, une force. Quelque chose de dynamique qui nous porte et nous traverse. Il y a donc une effectivité de la beauté. Un phénomène aspirationnel, qui nous touche et nous éveille par le truchement d’une émotion. Quelque chose donc qui nous met en mouvement. En cela, on renoue sans doute avec l’idée d’une dimension sacrée du beau. Quelque chose qui s’était perdu avec la modernité. Et qui paraît redevenir possible. Non pas dans la représentation d’une divinité. Mais dans un rayonnement très humain.

Merci Rosita.