Dans le film, le travail sur la peau se présente comme le parachèvement du travail de la chirurgie plastique… La peau parfaite accomplit et sublime la transformation du corps, et par delà, de l’identité… Redonner un visage aux grands brulés… Donc une identité… Et plus encore, une peau parfaite, sublimée… Ici une peau capable même de résister aux piqûres de moustique et aux brûlures ! Une peau dont le lissé fascine le regard, un objet hypnotique dont on se demande s’il nous séduit ou s’il nous inquiète. On s’interroge sur sa texture que l’on voudrait pouvoir toucher tant on la croit à peine vraisemblable.

Mais un visage, une peau parfaite, une peau que l’on habite, ne suffit pas à étayer une identité… Le changement de sexe de Vincent, la transformation de son corps, la qualité de sa peau ne font pas de lui une femme… Il continue d’être lui même dans l’autre… La peau ne fait pas la femme… Le même dans le différent, dans le changement, c’est ça que l’on appelle identité…

Il dessine sur le mur de sa chambre-prison des silhouettes qui semblent entrer, couler, dans des maisons… Ou en sortir… Le dessin peut se lire dans tous les sens: la peau enveloppe corporelle comme maison, ou sa projection, le moi, qui essaye de sortir de ce cadre qui l’enferme.

Alors… Cette peau extraordinaire que filme Almodovar, cette peau cultivée en laboratoire, issue de manipulations transgéniques, cette peau dont le lissé, le soyeux, et la texture jouent comme le fantasme incarné d’un retoucheur fou… Cette peau encore dont le lissé paraît un contre-point des pulsions et des passions qui travaillent les corps et les esprits… Cette peau se montre essentiellement comme une surface limite, une aire de tension entre les possibles… une frontière à dépasser.

Dans notre industrie, la cosmétique, l’argument renvoie évidemment à tout le soin, à toutes les attentions que l’on porte aujourd’hui à sa peau, a son corps, a son image… A la tentation de définir son identité tout entière dans la surface… Oui, il y a de la profondeur dans la peau… Mais il ne faudrait pas finir par croire que l’identité s’y résout… Et c’est précisément parce que notre identité est plus vaste et plus complexe que l’on se façonne d’autres peaux davantage à la mesure de notre devenir… Pour moi l’une des plus belles choses du film est l’utilisation que Vincent fait du maquillage: il écrit, dessine sur le mur de sa chambre jusqu’à le recouvrir totalement…. Comme un immense tatouage intérieur capable de conférer au mur le statut de seconde peau, une peau magique, qui protégerait sa véritable identité… La peau qu’il habite est au fond davantage celle ci que la peau qu’on lui a faite malgré lui… Jolie idée sur la construction de soi par la peau.



La piel que habito 2