Aujourd’hui les images publicitaires sur les murs des ville et les abris bus apparaissent et disparaissent si vite qu’on les dirait subliminales. Avant, elles restaient peintes ou collées des années. Elles pouvaient s’insérer dans le paysage, prendre une patine, et permettre que le temps opère une mise à distance. Maintenant, il me semble qu’elles agissent de façon plus insidieuse, parce que visibles certes, mais vite, sans qu’on y prête vraiment attention.

D’où, peut-être, l’intérêt de s’amuser à prendre des photos de ces images et à y revenir plus tard.

Il y a un mois donc.

L’air des matins de février dans un brouillard blanc… des pavillons aveugles scrutent des rues silencieuses… il y a des visages éclairés par la lumière des téléphones portables… on attend le bus… les rues ne mènent nulle part… ces matins là, on croit ne jamais en sortir…

C’est là que les images publicitaires de lingerie sont les plus saisissantes. Elles vous mettent du nu tout cru au beau milieu de nulle part… c’est la dernière semaine des soldes avant la Saint Valentin.

Le désir, nulle part. Dans une forme d’errance… Une image perdue. Du nu sur les champs Elysées, passe encore. Mais dans les champs tout court? Devant une usine désaffectée ? Sous un abri bus dans une rue beige et froide ? C’est pour les chauffeurs de la RATP et les corneilles ? Une installation provocante pour interpeller notre rapport au corps ?

Chaque fois que je passe devant un abri bus, les gens attendent et tournent le dos à la fille, là, avec son masque en dentelle, ses seins pigeonnant et ses reins cambrés. Comme une image du désir qui tourne à vide.

Pourtant un corps nu, d’ordinaire, c’est magnétique, ça captive le regard, ça obsède. Un corps nu, ça parle de fragilité, de beauté, de désir, de chair, de corps justement… On en a tous un, mais on ne peut détourner son regard de celui de l’autre. Depuis qu’on sait sculpter, dessiner, peindre ou photographier, on n’arrête de le re-présenter au regard.

La campagne Lise Charmel le fait franchement. Sans décors, sans artifice. Du nu sur fond jaune. De la peau, des formes et de la dentelle. Comme une image de série B. Littérale, économique, éclairée plein pot.

Mais personne ne la regarde - tout le monde l’a vue, rassurez vous. Mais quand je m’arrête devant, pour la regarder bien en face et la prendre en photo, j’ai sacrément l’impression d’être vu comme un drôle de voyeur. Une image publicitaire n’est pas faite pour être regardée. Ce sont des images-miroirs. Des fenêtre sur les ailleurs du désir.

Alors, si ces images sont censées fonctionner comme des miroirs projectifs que disent elles de nous ? Que sont ces miroirs dans lesquels on ne se regarde pas, mais dans lesquels on se perd tout de même… Peut-être sont elles comme des trous noirs. Elles absorbent toute la lumière du désir… Et les passants, ne sont plus que ça… des passants. Comme des êtres vides, en errance, dont toute la puissance créatrice du désir serait épuisée par ces milliers d’images qui ne donnent pas à regarder, mais se nourrissent d’un voir désincarné.

Et moins les images sont regardées, plus elles font des efforts pour s’imposer à nous, ultra-présentes, saisissantes… avec des peaux captées à 80 megapixels. Hyper-réelles.

Alors…

Lise Charmel Graffiti On en viendrait presque à comprendre l’interdiction de la représentation du corps. Du coup l’image cesserait d’être un abîme et retrouverait sa potentialité expressive… Comme un graffiti qui nous sauterait à la figure, fort, violent… Comme une image de lingerie au milieu de nulle part pour faire scandale ou dénoncer un désir un peu misérable.

(A suivre…)