La question de la beauté est complexe. S’y aventurer en un billet contraint aux raccourcis… Mais il faut dégager un axe de travail.

La beauté a toujours été le sujet d’une tension totalitaire et universelle. Au moins à partir du moment où elle est pensée en relation au Vrai et au Bien. On s’efforce très tôt de rattacher la beauté à une forme de vérité: c’est le plaisir des sens pris à la manifestation des Idées dans le monde sensible.

En français, le mot viendrait du latin « bellus », un diminutif du mot bonus, « ce qui est bon ». Le mot est donc « génétiquement » lié à l’idée de conformité (est bon ce qui est conforme à une attente !).

Aujourd’hui encore, selon le Larousse, la Beauté est la « qualité de quelqu’un, de quelque chose qui est beau, conforme à un idéal esthétique ».

Dans ce système, la beauté apporte au vrai et au bien la force de la séduction ; le vrai et le bien accordent à la beauté une légitimité que des apparences trompeuses pouvaient lui refuser.

Toutes ces équations seraient assez inoffensives si elles n’avaient une forme d’effectivité dans le réel. Dans un monde gouverné par la pensée rationnelle et la technique, la beauté prend aisément la place de cause finale : elle entretient en même temps qu’elle légitime le désir de perfection. La beauté donne un sens au progrès ! Celui d’une « finalité sans fin ».

On retrouve là le projet du design où la beauté d’un objet dit la perfection de la forme en regard d’une fonction – mais peu importe le sens de l’objet !

C’est précisément ce programme qui m’intéresse. Car il semble devenir le programme dominant dans les processus de sélection naturelle de nos temps modernes.

L’homme n’y échappe pas. La sculpture de soi. Le développement personnel. L’homme comme objet de design. La pratique ? Le Larousse (encore lui) définit les « soins de beauté » comme l’ « ensemble des pratiques d’hygiène et des techniques esthétiques pour conserver à la personne un aspect jeune. »

Jeune ? On parle d’une peau ferme, lisse et rebondie, de contours bien dessinés,… mais aussi de vitalité cellulaire, de répartition homogène de la mélanine, d’épaisseur de l’épiderme… La véritable beauté est à l’intérieure ! C’est que son secret réside désormais dans un idéal cellulaire. Comment alors ne pourrait elle pas être désirable absolument. Il ne s’agit pas d’imposer une norme esthétique, mais de tendre vers ce qui est bon pour nous : la jeunesse comme optimal de séduction ; la jeunesse comme optimal du métabolisme.

De ce point de vue, au regard du lien entre beauté et santé, on peut même penser que, selon l’article 25 de la déclaration universelle des droits de l’homme, la beauté serait un droit.

Un droit et peut-être même un devoir. La beauté comme forme de politesse. On ne se présente plus en société avec des chicots ou des dent sales, n’est ce pas ? Les dents blanches sont la condition d’un sourire acceptable. D’une présence triomphante. Demain, la laideur (la vieillesse ?) pourrait ainsi constituer une forme d’impolitesse qu’on ne saurait plus tolérer. Signe de relâchement, de défaillance, elle traduirait un manque (intolérable) de tenu. D’ailleurs, pour être honnête, dans l’intimité de sa salle de bain, on l’accepte de moins en moins pour soi même.

En fait, la beauté fonctionne comme un véritable principe intégrateur d’une nouvelle humanité – un principe de “civilisation”…

Jusqu’à une époque encore récente, l’étranger, forcément primitif ou sauvage, dénué de sens moral donc, ne pouvait accéder à la beauté. En lui reconnaissant un sens esthétique, en établissant des musées de l’Art primitif, on lui reconnaît son humanité…



L’idée a même une puissance retro-active. Dans l’ouvrage « 100 000 ans de beauté », on trouve l’idée d’un Homo Aestheticus – une grande famille dans laquelle L’Homme Moderne et Neandertal se retrouvent autant dans leur filiation commune que dans la pratique esthétique. Une nouvelle qui tombe à point nommé quand Svante Pääbo du Max Planck Institute révèle que 1 à 4% de nos gènes seraient communs à ceux de Neandertal ; ou que Jeffrey Long de l’Université du Nouveau Mexique nous apprend qu’il y a vraisemblablement eu des « croisements » entre Sapiens Sapiens et Neandertal ! Imaginez un instant que l’homme ait fricoté avec une espèce qui n’ait eu aucun sens du beau !

« Et on tuera tous les affreux ! »

Stop !

Il est temps d’en finir avec cette beauté là.

Y compris dans - à commencer par - la cosmétique



Au quotidien, si on se lave, si on porte une crème de jour, si même on se maquille, ce n’est pas directement pour se faire belle ou beau. Il y a d’autres objets plus immédiats à ces gestes : la propreté, une forme de bien-être, de confort, le besoin d’habiller sa peau avec les couleurs et les signes de sa « tribu… » Cette « beauté » là est éminemment sociale, subjective, historique…

Nul besoin d’aller plus loin, de poser un idéal à l’horizon du quotidien.

Ces rituels sont sources de créativité. Ils participent d’une formidable biodiversité culturelle. La beauté fonctionnelle, au contraire, les éteint par sa programmatique normative, sa prétention universelle.

C’est pourtant celle-ci qui est à l’œuvre aujourd’hui.

Le problème réside dans l’inexorabilité du désir de beauté : on ne peut pas ne pas désirer la beauté à partir du moment où l’on nous propose un moyen d’y parvenir. On ne peut pas rester indifférent à ses attraits. Cela fonctionne un peu comme une boîte de pandore. A partir du moment où la beauté devient un bien accessible, la promesse d’un accomplissement personnel, elle est irréfutable.

Mais la beauté pensée comme conformité à une idée peut elle rien nous dire qu’on ne sache déjà ? Qui a jamais été étonné ou ému par une « image aspirationnelle » de la beauté ? Au contraire, n’y a-t-il pas une expérience de la beauté qui fonctionne sur le principe de l’étonnement, de l’apparition ? Quelque chose qui nous arrive et nous interpelle. Quelque chose qui échappe au programme et nous ouvre à de nouvelles perceptions, de nouvelles prises de conscience ; quelque chose qui déclenche l’inspiration, provoque des vocations…

De ce point de vue, l’industrie de la beauté ne peut être qu’une contradiction dans les termes. En en acceptant le contrat, on ne peut que produire des catastrophes.

Que faire alors ? Comment travailler sur la beauté sans que la raison ne la réduise à néant ? Comment libérer la beauté du monde des idées. Permettre une pensée de cette autre beauté ? Tout simplement en refusant de la soumettre au langage. En refusant de la définir. En acceptant qu’elle nous échappe. En la posant comme tout à fait indicible. En sachant faire place au désordre.

A l’heure de l’information totale, du décodage intégral, la proposition est évidemment tout à fait déraisonnable. Position intenable…

Précisément ! Posons la possibilité que certaines choses ou certains phénomènes soient irréductibles à une définition rationnelle ; qu’on en puisse mesurer que les effets. Et voyons ce qui se produit. Faisons de la beauté une matière noire de la pensée !

Ne laissons pas l’esthétique morale lisser les traits de Neandertal. Gardons lui son étrangeté et sa part d’inconnu… que sa « sauvagerie » puisse nous rappeler l’autre qui est en nous – et permette à la beauté de survenir.

Que la résistance commence !

Image : Quentin Shih / Exposition Dior « The Stranger in The Glass Box », Ion Orchard, Singapour - des images pétrifiées de la rencontre entre les icônes du luxe parisien et celles du communisme chinois.