Samedi 21 novembre. Dernier jour de l’événement. Il pleut. Une pluie généreuse. Elle n’empêche pas les visiteurs de venir échanger, découvrir, sentir ces plantes qui font la richesse du monoï : le Tiare Tahiti, le Kaupe, le Nehe, le Miri Miri… de stand en stand, d’île en île… D’ailleurs, le Monoï se porte très bien par temps de pluie. Il fait la peau douce et la protège du froid.

En fin d’après midi, à la faveur d’une éclaircie, le groupe Tamariki Poerani se produit sur le pe pe de la Maison de la Culture. Une danse autour du monoï. Elle a remporté le premier prix au Heiva cette année. Dire le monoï par le corps. Voilà une idée… Dire le monoï à travers des gestes, des mouvements, la grâce et la force…

Un corps monoï ? La danse rappelle que cette beauté si simple qu’on l’a dirait toute naturelle est le fruit d’une culture qui s’est élaborée (s’élabore) là, au milieu du pacifique… un océan comme le plus grand désert bleu de la planète… des îles comme des oasis… saillies volcaniques et tropicales. Là, quelque chose sur la beauté s’est crée.

Retour sur la légende de Tane, dieu de la beauté et des belles choses.

Au commencement, Tane était informe. Il fallait pour qu’il advienne, qu’on lui fasse une enveloppe. Et les dieux lui ont façonné une peau à partir des meilleures essences, chacune lui apportant sa qualité. L’écorce du Hutu, du Atae, du Haiti, du Purau, du Ati… Mais aussi « l’écorce » de mer, de soleil ou de lune…

La peau fait la divinité… lui permet de venir au monde. La beauté se façonne par le geste et une certaine idée de la nature.

Retour sur le Monoï.

Une préparation traditionnelle. Choisir la bonne variété de noix de coco. Ici, on préfère les noix germées. Râper son amande blanche et gourmande. La faire sécher au soleil. Y mélanger des fleurs de Tiare Tahiti… Laisser travailler la préparation plusieurs jours au soleil, à l’abri de la pluie. Peu à peu, l’huile souple, fine, ambrée, se sépare. Elle est recueillie et filtrée.

Le Monoï se prépare avec une vraie connaissance des plantes, une relation au temps, un sentiment de la matière naturelle qui travaille. Le savoir-faire se transmet de génération en génération. Pas d’écrit. On fait le monoï avec sa mère ou sa grand mère. On apprend en faisant. Le Monoï se pense à peine. Sa préparation semble se faire à l’instinct. Relation au passé, au présent, à l’autre, à la nature.

Ici savoir est indissociable de savoir-faire. Beauté est indissociable de savoir-être.

Le corps monoï ? Et si le thème de cette édition 2009 était une proposition faite au public : à vous de découvrir le sens du corps monoï, un sens caché comme en filigrane de l’événement.

Retour sur la conférence de Wilson Doom de l’île de Tubuai.

« Je ne suis pas un maître de conférence… je suis juste un garçon qui vit la culture, un homme qui vit dans la culture » C’est ainsi que Wilson a ouvert sa conférence samedi matin.

Ce n’est pas une approche rationnelle qui me donnera la réponse… Le corps monoï n’est pas l’objet d’un savoir universitaire…

Wilson évoque ces recettes élaborées par les tupuna, les ancêtres. Il revient sur la transmission orale. « On est obligé de s’asseoir et d’écouter l’autre… On partage alors un moment intime… Le produit ancestral permet de garder une intimité, de partager, de réunifier… »

Le partage crée des liens… Savoir indissociable du savoir faire… la culture comme relation au temps : moments d’écoute et de partage…

« Le bien-être est caché dans les familles, dans les villages… La richesse que la culture recèle, le bien-être qu’elle rend possible, le bonheur de partager…».

Pas de possibilité de penser le bien-être sans relation à la culture. Le corps monoï grandit et se façonne dans la culture Maohi. On peut en avoir l’intuition, saisir sa présence… mais on ne peut le comprendre sans un apprentissage… sans se donner la chance de faire corps avec cette culture là.

Il faut donc une culture pour produire de la beauté et du bien-être. Et inversement, il faut un corps pour penser la culture. On touche là à l’idée d’une pensée proprement « incorporée » – pas de savoir sans savoir-faire… cela revient aussi à penser qu’il n’y a pas d’idée sans corps… Une révolution pour nous autres occidentaux…

La notion de corps monoï est évidemment une expression de métropole. L’idée de ne pas la définir, mais de la proposer comme prisme de lecture de l’événement afin que son sens affleure au fil des rencontres me paraît alors comme une initiative pleine de bon sens et de respect. La seule tenable, si l’on veut se donner la chance de saisir la réalité qu’elle recouvre, de dépasser la représentation naïve d’une beauté exotique.

A l’heure de l’immédiateté, de l’information instantanée et « samplée », admettre que certaines choses sont irréductibles au langage et doivent pour se comprendre faire l’objet d’une expérience, prendre le temps de laisser infuser les idées… Voilà pour moi l’une des choses importantes de cette édition 2009 de Monoï Here.

Monoi Here 2009

Et du coup cela pose une autre question, celle de l’extraction : ce que l’on prélève de la culture et que l’on croit pouvoir en rapporter…

Chaque culture a ses corps et ses mots… Toute extraction suppose donc un système de traduction, de translation d’une culture à une autre.

Cette année, Simone Grand avait préparé une conférence sur le lien entre nature, spiritualité et culture. Et, là où, en occident, nous nous interrogeons sur la possibilité de retrouver ce lien, d’une possible ré-articulation entre nature et culture, Simone Grand rappelle qu’il n’y a pas même de mots anciens pour dire nature et culture en Reo Maohi. Ces mots ont été « importés » dans la langue Tahitienne par les occidentaux – opérant ainsi dans la pensée polynésienne une césure qui n’existait pas.

Si la pensée est essentiellement incorporée, que peut on espérer prélever d’une culture étrangère ?

A l’heure où les marques occidentales se développent sur le territoire des traditions ancestrales, valorisent ces précieuses substances végétales des terres lointaines, ou découvrent la beauté des « arts primitifs », il me semble que la question vaut d’être posée.

Que transmettent vraiment ces spas dont les menus ressemblent à des catalogues de tour-operators ? Hammam, Massage Suédois, Âyurveda, Soins Thaïlandais… Que reste-t-il de la possible réduction d’un rituel millénaire à un soin en cabine ?

On parle beaucoup de protection de la biodiversité, on parle de commerce équitable ou de culture biologique. On évoque la possibilité de la bio-piraterie… Mais rien n’est dit sur le prélèvement culturel et les risques d’appauvrissement du sens. Rien n’est écrit sur une manière de neo-colonialisme culturel… Par lequel il suffirait de payer le juste de prix et de protéger la nature pour pouvoir inoculer notre pensée au cœur des cultures d’ailleurs.

En ne définissant pas la notion de « corps monoï », en ne le proposant pas comme promesse possible du soin Tahitien, Monoï Here fait preuve d’une sagesse trop rare… Quand bien même l’expression est occidentale, le silence qui l’accompagne préserve la réalité qu’elle désigne. Elle invite avec beaucoup de délicatesse à travailler à la diversité des cultures…

En cela, la semaine du monoï représente quelque chose d’inédit. En proposant 4 jours de rencontres, où l’oralité est privilégiée, 4 jours où tous les publics – les mamas des archipels, les universitaires, les laboratoires d’agronomie ou les marques cosmétiques, les touristes et les passants,… - sont invités à s’ouvrir à d’autres systèmes… Il y a la possibilité de confronter les points de vue, de prendre le temps de comprendre, d’écouter, de se faire confiance… et peut-être de préserver le futur du corps monoï…

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