Les photos pleines de pudeur sont de discrets instantanés sur le travail de ces femmes. Le geste y est familier et le sourire complice. Le témoignage en est d’autant plus fort que l’image ne cherche pas à forcer le trait. Elles ne se donnent pas à voir comme photo de photographe. Peut-être se situons nous là, à un point limite de l’image dans sa relation au réel. Dans notre monde saturé d’images elles mêmes sur-saturées d’effets, de travail ou de références, le réel tend à se soustraire au regard. Il faut donc trouver la distance juste pour que dans l’image, le réel puisse affleurer en ses profondeurs, se dire malgré l’image qui inévitablement tend à se dire elle même.

Potentiellement, le sujet est sur le fil du rasoir. Du point de vue du regard saturé de voyeurisme et de mémoire cinématographique, il y a ces jeunes femmes défigurées par une sauvagerie qui refuse le visage ; elles sont les petites mains voilées de noir qui font la beauté bourgeoise de Lahore. Ce pourrait être la trame d’un film de série Z. Impossible à photographier.

Du point de vue du réel, il y a une humanité qui se reconstruit par la peau. Quelque chose qui échappe au regard pour se faire par le toucher. On a beaucoup parlé de l’importance du toucher dans la construction du psychisme de l’enfant. On redécouvre aujourd’hui l’importance du toucher et du massage dans la construction personnelle. Mais on se place toujours du point de vue de celui qui est touché. On ne dit pas grand chose de celui ou celle qui utilise ses mains pour soigner. Et j’aime imaginer que le toucher actif puisse être aussi effectif que le toucher passif. Dans cette relation entre les mains de l’esthéticienne et la peau de la patiente se joue quelque chose qui échappe au regard – en attendant que le visage se recompose. En cela, l’histoire est pleine de beauté. Bien davantage que les photos publicitaires de la clinique. C’est tout le mérite des photos de Sarah Caron que d’avoir su le rendre avec tant de délicatesse. La discrétion de ces images en demande autant de celui qui les regarde.