L’envie d’écrire est venue de l’étrange arrière goût que me laisse le film dans son rapport à une histoire douloureuse… comme s’il venait réveiller des démons que l’on pensait endormis. Quelque chose de pas très clair entre la fiction et le réel…

« Once Upon A Time… » commence le film. D’emblée il ne se situe pas dans un rapport au réel, mais dans l’univers du conte, dans le registre de l’humour et de l’aventure. Comme les autres films de Tarantino, Inglourious Basterds fonctionne autant par la dynamique de son histoire que par ses références cinéphiles, donc à d’autres images. A aucun moment il ne revendique un regard sur le réel. L’auteur laisse ses personnages suivre le cours de leur destin… quitte à changer celui de l’Histoire ? Peu importe le réel. Ou plutôt, le seul réel auquel film fait référence est la somme des images cultes qui le précèdent. Pas si simple.

De la fantasmagorie au fantasme

Inglourious Basterds propose des figures irréelles. C’est entendu. Mais ce faisant, il déroule aussi le fil de véritables fantasmes. La batte de baseball de Bear Jew pourrait bien être la projection du Isaac Davis de Manhattan. Souvenez vous, contre les nazis, ce dernier recommandait la manière forte – « bricks and baseball bats! » Pensée radicale d’un intellectuel juif new yorkais qui s’interroge sur le courage.

Manhattan

Dans le même sens, au croisement du mythe hollywoodien et du mythe littéraire, le lieutenant Aldo Raine semble résulter d’une formidable collision de deux grandes figures de la volonté extrême et radicale, elles aussi : le Colonel Kurtz (Apocalypse Now) et Ernest Hemingway, le plus célèbre des « righteous son of a bitch », un « basterd » avant la lettre.

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Ces projections sont amusantes tant que le film reste cantonné dans le théâtre des sales obscures. Mais que dit la surprenante représentation du film au Museum of Jewish Heritage à New York? N’est ce pas une façon de projeter l’image dans le réel, de déclencher son programme fantasmatique. Dans ce contexte, il propose trop évidemment la possibilité d’une (re)vision cathartique de l’holocauste. « Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs… » Et pour certains, le film produit en effet quelque chose de l’ordre de la revanche jubilatoire… Soudain, la frontière entre l’image et le réel disparaît.

C’est ce que semble dire la scène de l’incendie. Le feu ravage l’image de Shosanna. L’image est (enfin) libérée de l’écran pour venir se projeter sur l’épaisse fumée noire qui envahit la salle. Véritable surgissement du fantasme dans le réel.

Mais ce n’est qu’un film. Le spectateur (le vrai) continue d’être confortablement assis dans son fauteuil rouge. Retour à la réalité. Avec seulement l’étrange souvenir d’une furieuse vengeance contre les nazis. Purement virtuelle cependant. Juste un divertissement ? Comme l’étaient les films de guerre dont s’inspire Tarantino ? Ou bien était ce que ces films là, précisément, n’étaient pas si anodins que cela? Faites l’exercice d’extraire le film de sa filiation cinéphile et songez un instant à le transposer sur un conflit du temps présent… Film d’action, jeu cinéphile ou pavé dans la marre ?

Ce qui compte ce n’est pas l’image dans sa représentation fidèle du réel, mais la façon dont l’image interroge notre regard, ce qu’elle révèle de nos désirs ou de nos peurs, de nos inclinations ou de nos angoisses. Elle fonctionne comme un rêve ou un cauchemar. Et étrangement, avec Inglourious Basterds il me semble que son effectivité parait d’autant plus forte que son irréalité est sensible. D’où la mise en abîme du regard.



Peut-être vous êtes vous déjà trouvé entre deux miroirs : chacun renvoie à l’infini l’image de nous même dans le miroir. Et bien, le film de Tarentino fonctionne de la même façon. Il place notre regard entre le miroir de notre mémoire cinéphile et celui de notre mémoire historique. Entre les deux, le regard est pris de vertige - le réel devient si tenu qu’il en paraît improbable.

A suivre…

Lire l'article de Joseph Natoli dans Senses of Cinema